RoboCop : Detroit Metal City

Pourquoi RoboCop : Mort ou vif n’est pas une B.D. comme une autre ?

Si le hold-up international de 2008 qu’on a appelé « la crise » a précipité un Détroit ruiné, abandonné par près de la moitié de sa population (1.2 millions dans les années 80, 700 000 aujourd’hui) et détentrice d’un taux de criminalité record sur le devant de la scène, faisant d’elle un exemple de décrépitude à ne pas suivre, la ville avait déjà atteint un palier de misère économique et sociale au milieu des années 80.

On était alors, plus de vingt ans après son premier déclin et les émeutes de 1967, face à une zone industrielle défraîchie géante où d’honorables cols bleus devaient élever leurs familles dans des rues où sévissaient dealers et gangs en nombre grandissant, comptant sur une municipalité endettée et larguée par les industriels qui lui avaient donné son prestige. La police, ultime rempart contre le chaos, agissait avec des moyens archaïques.
C’est dans ce contexte mêlant criminalité rampante, police démunie et firmes capitalistes écrivant en lettres de feu « votre derrière nous appartient » dans les cieux américains, qu’Ed Neumeier et Michael Miner ont décidé de situer l’action de leur RoboCop à Détroit.

 

 

Après le premier film, boule de nerfs filmique, ultra-violente, viscérale et sublimée par un humour noir féroce et vengeur craché à la face du monde par un Paul Verhoeven au top de sa forme, la production engage le scénariste Frank Miller pour en écrire la suite. Miller, qui avait déjà flanqué un sérieux coup de pied au cul d’un Batman accusant le poids des années avec Year One et surtout The Dark Knight Returns, a été invité sur le projet par le producteur Jon Davison.
Miller propose plusieurs concepts dont la privatisation totale des U.S.A. par la firme Americorp et une intégration grandissante des cyborgs dans la société menant à une éviction de l’humain au profit… du profit.
Il rédige finalement un scénario qui démontre une volonté de sortir du moule éprouvé des séquelles, ne se contentant pas de reprendre la recette du flic/machine revanchard du premier film mais d’étendre aussi bien l’action que le propos à d’autres niveaux.

Jugé tout simplement impossible a être filmé tel quel, le scénario original de Frank Miller pour RoboCop 2 a été remanié et recentré sur une intrigue plus clairement définie.
Déjà attaché au tournage de sa version de Total Recall, Paul Verhoeven avait passé la main à Irvin Kerschner, le réalisateur de L’Empire contre-attaque, qui balancera un gamin chef de la pègre, une OCP affichant haut et fort ses aspirations totalitaires (les grandes bannières rouge, blanches et noires sur leur nouveau Civic Center) , un maire sorti d’un dessin-animé de Tex Avery et un barron de la drogue/gourou psychotique face à un RoboCop reprogrammé pour être totalement con et inutile dans une suite ultra jouissive.

 

 

Mais le reste du travail de Miller n’a pas été balayé par la production, qui a simplement décidé de conserver une bonne partie de ses idées pour RoboCop 2 afin d’établir l’histoire du troisième film.
RoboCop 3 reprendra bien la construction de Delta City, ville exemplaire du meilleur des mondes (« utopie » dégueulasse décrite par Huxley) concrétisée par l’OCP, l’expulsion sauvage des pauvres par des unités paramilitaires et la rébellion de RoboCop contre ses créateurs.

Frank Miller écrit alors un nouveau scénario incluant ces éléments pourRoboCop 3. Il y ajoute la prise de contrôle de l’OCP par une firme japonaise, des cyborgs ninja servant aussi de sex-toys cybernétiques à la directrice des recherches et reprend le thème de la perversion de l’homme voulue par le système et ses machines.
RoboCop devient le bras armé des espoirs libertariens, crachant sur les lois pondues par des législateurs à la solde de lobbies et débarrassé de ses directives parasites pour n’en garder qu’une : « protéger l’innocent ».

Le tournage de RoboCop 3 débutera en 1991, sous la direction de Fred Dekker (respecté des fantasticophiles pour avoir réalisé Le club des monstres en 1987, film culte, resté trop confidentiel en France). Mais le scénario de Frank Miller sera une fois de plus remanié dans le fond et surtout la forme… car à l’instar de Rambo, Terminator et même Toxic Avenger, tous issus d’œuvres cinématographiques adultes, violentes voire trash, RoboCop était sorti de son cadre initial pour devenir une icône pop, connue de tous, y compris -mystérieusement- des enfants. Après une première série animée et une ligne de jouets Kenner (champion de la catégorie « jouets les plus improbables à destination des enfants» avec des lignes issues d’Aliens, Predator et Terminator 2), Orion s’est retrouvé le cul entre deux chaises… décidant finalement de proposer une suite qui tiendra plus du dessin-animé que de ses glorieux prédécesseurs.

 

 

Trop éloigné du ton qui faisait la force des premiers films, RoboCop 3 n’a satisfait personne, ni le public, ni les critiques, ni le réalisateur, ni les producteurs.
Tout heureux de pouvoir prendre le contrôle du troisième film, Dekker a fait trop de concessions.

Conscient de la tournure que prenait la saga et de la distance qui séparait sa version de celle des deux premières, il a même placé au détour d’une scène un échange révélateur entre Lewis et Murphy : alors que RoboCop venait d’encaisser un cocktail Molotov, sa coéquipière lui demande « ça va, Murphy ? » ce à quoi il répond « je vais bien, Lewis, merci de t’en soucier » exactement comme lorsqu’il avait été reprogrammé pour éviter toute violence dans RoboCop 2... Une façon de dire que le RoboCop de son film tient plus du cyborg abrutis par un programme inhibant, que de la créature de chair et de métal ravagée du passé.

On peut même se dire que c’est le film entier qui a été « reprogrammé »…

RoboCop 3 est en effet un film complètement schyzophrène, dont l’exécution est en complet décalage avec ses intentions, en inadéquation avec le propos.
C’est peut-être justement sa seule qualité. Car en gardant en tête qu’il a été conçu pour des familles, il reste un film admirable.

Oui, admirable.

Admirable en ce qu’il expose de la perversion du capitalisme sauvage, l’expulsion des pauvres manu-militari, la manipulation médiatique, les milices privées ayant droit de vie ou de mort sur les citoyens… à des enfants, tout en leur exposant les principes de la désobéissance civile.
Si son visionnage reste une épreuve pour le cinéphile, il est et restera admirable dans son choix assumé d’avoir évoqué ces thèmes aux moins de dix ans.

Dans son scénario original, Frank Miller avait bien sûr poussé le bouchon bien plus loin, se servant de RoboCop pour laisser éclater une colère juste face à un système pourri où les puissants organisent la détresse des classes moyennes pour qu’il ne reste qu’eux et de pauvres gens démunis, désemparés et soumis à leur volonté. L’OCP, personnalisation fictive d’un pouvoir luciférien qui se veut global et totalement au-dessus des lois des hommes et de Dieu, défiée par sa propre création, qu’elle considérait comme un simple produit parmi tant d’autres à son catalogue… 50% machine, et malheureusement pour elle, 50% homme.

C’est ce RoboCop 3, le vrai, le pur et dur, ce RoboCop 3 qui dénonce en toile de fond la mort de la République constitutionnelle des États-unis ou l’on glorifiait la Liberté au profit d’une démocratie oligarchique où l’on doit se rabattre sur des droits, ce RoboCop 3 voulu par Frank Miller qui est illustré dans Mort ou Vif.
Écrit avant que la décision de tourner un film plus grand public ne soit prise, le scénario est adapté dans son intégralité par Steven Grant (Damned, Two Guns) dans la bande-dessinée. Sans pitié, sans retenue. Le sang gicle, les balles fusent, RoboCop avance, déterminé à jouer son rôle de machine de guerre face aux pires criminels de la Terre : les salopards en cols-blancs.

 

 

Violent, nerveux, satyrique, grotesque et méchant, Mort ou Vif retrouve l’esprit du RoboCop original. Adapté par Steven Grant, le récit de Frank Miller devient le terrain de jeu idéal pour Korkut Öztekin, dessinateur turc au trait brut et épais, le choix parfait pour une œuvre qui met ses ambitions intrinsèques au-dessus des considérations commerciales… Wetta a d’ailleurs choisi d’y mettre les formes en publiant les deux albums constituant cette oeuvre en livres souples à l’aspect cheap et old-school qui ne manqueront pas d’être décriés par les habitués de ‘beaux livres’ à la française.

Car ne vous y trompez pas, loin d’être un produit de consommation de masses aseptisé, Mort ou Vif va vous faire entrer dans la tête de ses auteurs. On parle de Frank Miller, on parle de Steven Grant et Korkut Öztekin. Ça parle de Robocop.

Plus qu’une référence à la célèbre réplique de Murphy, Mort ou Vif est un titre qui résonne comme une question à se poser face à la concentration de pouvoir remise entre les mains de marionnettes politiciennes par des monstres d’égoïsme réunis en consortiums et clubs d’affaires internationaux. Comment réagissez-vous ? Comment vous défendez-vous ? Êtes-vous mort ou vif ?