Entretien avec Korkut Öztekin

RoboCop : Mort ou vif, un livre épuré tant dans son contenu (pas de bonus et un édito réduit à deux lignes, la BD, rien que la BD) que dans sa forme (un souple aux pages old-school) correspondant au mieux à l’approche des auteurs, pour mettre en perspective un scénario simple et efficace (écrit à la base pour un film d’action des années 90) et un angle d’attaque qui tranche avec les deux films auxquels il fait suite : RoboCop n’est plus le rutilant flic de métal mais un vengeur aux tendances anarchistes en état de corrosion avancée… À l’occasion de sa sortie, voici l’entretien avec son dessinateur, Korkut Öztekin qui s’est déroulé à la fin de l’été 2014 .

korkut-portrait

    Wetta : Quel a été ton parcours et comment en es-tu venu à la BD ? Korkut : Je suis né en 1976 à Izmir, une ville côtière de la mer Égée. Je suis sorti diplômé de l’école Anatolienne d’Izmir, section Arts-plastiques en 1994, puis j’ai étudié par la suite le graphisme aux beaux arts de l’Université Bilkent. J’ai continué avec un diplôme en design graphique et art séquentiel en 2005 et passé ma maîtrise en 2009 et publié ma thèse « Le Manga : Exploration d’un mode de narration japonais contemporain en tant qu’instrument de résistance culturelle » aux Presses de l’institut des beaux arts de l’Université Dokuz Eylül et chez Iletisim Publishing House. Ensuite, je suis devenu rédacteur et réviseur pour le Turkish Graphic Design Magazine en 2006. A cette époque je travaillais aussi dans la bande dessinée en tant qu’artiste freelance pour des couvertures ou des illustrations. Je suis connu pour ma participation aux anthologies Deli Gucuk qui raconte des histoires de fantômes et d’épouvante inspirées du folklore de l’Anatolie ottomane. La bande dessinée Hellraiser : Dark watch de Ted Garcia a été mon premier travail à l’étranger. J’ai ensuite été le dessinateur de Robocop : Mort ou vif, adapté par Steven Grant (Two Guns, Punisher…) d’après le script de Frank Miller (300, Sin City…) rejeté par la production du film RoboCop 3. Je suis professeur au département graphique de l’Université des arts Dokuz Eylül à plein temps et je poursuis mes expérimentations dans l’illustration et l’art séquentiel. Je suis marié et je vis toujours dans ma ville natale. W: Sérieusement, on t’a confié la réalisation de 180 planches de bande dessinée, mettant en scène un personnage iconique, sur un scénario de Grant et Miller qui sont deux pointures dans le milieu… tu n’étais pas un brin nerveux ? K : Ne m’en parle pas ! Ça a été un sacré défi. C’est le projet le plus long sur lequel j’ai travaillé jusqu’à présent. Avant ça, le travail le plus long s’était limité à 22 pages. Je suis encore tout frais, tu vois. J’ai une chance énorme d’avoir pu travailler avec ces deux monstres. J’ai tenu le coup en me répétant que j’étais en train de réaliser un rêve. Je faisais le point avec les superviseurs tous les jours et je peux dire qu’ils ont fait du bon travail. J’étais libre, aussi libre que mes décisions artistiques l’ont permis ! W : Ton trait est « brut », j’ai tout de suite adoré cette approche car elle donne une fraîcheur à cette œuvre, une BD sous licence, pour laquelle beaucoup auraient cédé aux facilités d’un dessin plus consensuel et passe-partout. J’imagine que c’est ce que le studio Boom ! Cherchait pour RoboCop. Tu t’es proposé pour le projet ou c’est eux qui sont venus te chercher ? K : Je n’ai rien proposé à Boom !, en fait c’est la belle et talentueuse Daphne Pleban qui est venue me pêcher. C’était en 2009, je crois. Pour raisons personnelles, je n’étais pas disponible pour un projet international à l’époque. On s’envoyait des messages, de temps en temps. Puis Chriss Rosa, un autre directeur de projet, est tombé sur des dessins que j’avais passé à Daphne et ils m’ont invité à passer une audition pour différents travaux. C’est parti de là… C’est un histoire vintage, elle est née dans une autre époque, avec différentes motivations, différentes mœurs et différentes tendances, même si elle délivre un message honnête et universel. Dans les années 90, on a eu la montée en puissance du Japon, les jeans baggy, les blousons à épaulettes et les bandanas. Le mur de Berlin venait de tomber, la Glasnost et la Perestroïka avaient abouti sur la fin de la guerre froide, les USA se faisaient à l’idée d’abandonner leur programme spatial. Je vois cette œuvre comme le fruit d’une époque enterrée. J’ai imaginé ce livre comme une bande dessinée vintage oubliée. J’imaginais un type entrer dans un comic-shop et fouiller dans la section vieilleries, lorsque soudain il tombe dessus et se demande « je n’ai jamais lu ce bouquin, c’est écrit par Frank Miller et Steven Grant, et dessiné par un mec dont je n’arrive même pas à prononcer le nom. Je ne savais même pas que ça existait ! Comment j’ai pu passer à côté ?! » C’est ce sentiment que j’ai voulu créer ; Je ne voulais pas d’un truc branché et léché mais lui donner un air subtilement daté de déjà vu. Je ne l’ai pas ouvertement révélé, mais j’ai senti que les coauteurs et l’équipe l’avaient compris et approuvé la démarche. Certains ont comparé mon approche à celles de Kevin O’Neil ou même Geof Darrow, ce qui est plutôt réconfortant ! D’autres ont détesté au plus haut point mes dessins, ils l’ont fait savoir avec des mots très violent ; des personnes l’ont vu comme une réminiscence de Métal Hurlant ou 2000 AD. En fait, tout le monde est d’accord pour dire que mon dessin n’a pas l’air américain, ce qui est absolument vrai ! De toute façon, si on y réfléchit, 40% des artistes de l’industrie US ne sont pas américains ; alors on peut se poser des questions sur la pertinence de cette remarque. Il y a des modes dans ce milieu et la tendance naturelle des débutants est d’essayer d’imiter un style qui marche. Et ils doivent d’abord apprendre comment fonctionne le système, communiquer avec les directeurs artistiques, négocier, rendre un travail en temps et en heure… tu ne peux pas être 100% toi-même, tu dois faire des compromis. Dessiner des planches n’est pas mon principal job et j’ai dû développer un style pour ce projet, je me suis concentré sur les émotions et le mouvement, l’inverse d’un rendu photo-réaliste ; des personnages distordus, simplifiés. L’équipe a soutenu cette décision et c’est plutôt rare pour un projet américain, de ce que j’en sais. C’est le truc avec Boom !, ils cultivent la différence et réfléchissent de manière artistique sur leurs créations. Si tu me le demandes, ce style est un mélange de Buscema, Otomo, Shirow, Kirby, Miller lui-même, et un tas d’autres. J’apprends et j’expérimente, c’est tout. J’adopterai sûrement un style très différent sur les travaux à venir.

hellraiser-korkut-oztekin

  W: Tu as des projets en cours ? Tu te tournes vers une autre BD américaine ? K : En ce moment je travaille sur le script d’un auteur Néo-Zélandais indépendant. C’est semi-autobiographique avec beaucoup d’introspection, pas de séquences d’action en vue mais ça m’a donné l’opportunité d’en apprendre sur la nature et la culture de la Nouvelle-Zélande. J’ai aussi mes projets personnels, qui roupillent dans des cartons. Pour l’instant j’essaie de développer cette méthode de travail internationale et mon réseau. Disons que je perfectionne mes aptitudes. J’ai un faible pour la dark fantasy et la fiction historique. J’adore le travail de Hermann Huppen et Bois-Maury est ce que je préfère. J’aimerais travailler sur un roman graphique qui traiterait de l’Empire Ottoman au 16ème utilisant la touche artistique et l’approche cinématographique de Huppen. W : On ne sait pas grand chose de la BD turque, ici. Comment ça se passe chez vous ? Quels sont les thèmes principalement traités dans ton pays ? K : Si les artistes de Turquie s’organisaient en comité, on pourrait se réunir sur une banquette. Il n’y a qu’une poignée de dessinateurs et encore moins de scénaristes. La majorité des lecteurs vit à Istanbul et les tirages ne dépassent pas le millier. Aux USA, si un titre se vend à moins de 4000 copies, c’est pas bon… La culture turque est occidentalisée mais c’est tout récent dans les esprits. On parle d’un fossé de différences socio-culturelles, on a cruellement besoin de lire plus. Il y a une petite communauté qui lit à peu près tout : Mangas, comics et BD européenne sans se limiter à un genre particulier. Ma génération est habituée au franco-belge puisque Spirou et Tintin ont été traduits et largement diffusés ici au début des années 80, Hugo Pratt, Neil Gaiman, Alan Moore sont aussi connus et suivis en Turquie. On a pas mal à acheter et à lire, mais pas assez de créatifs pour établir une industrie. Qui sait ? Peut-être dans le futur… W : Tu as exposé à la Galerie Milk cet été, c’était comment ? K : Ce genre d’exposition de planches de BD est rare en Turquie. Les lecteurs sont rares comme dit, j’aimerais vraiment attirer plus de public vers l’art graphique. Les gens achètent peu de livres mais vont voir les expositions. RoboCop : Mort ou vif a aussi une signification particulière. Lorsque j’ai commencé à illustrer cette histoire, les manifestations de Gezi et les confrontations entre les protestants et la Police éclataient à Taskim, Istanbul… j’avais sous les yeux le script de Miller et Grant et le pays vivait ces événements similaires. Ça m’a marqué. C’était intéressant de partager ces planches avec des personnes qui ne connaissent pas ou n’ont pas d’intérêt pour la bande dessinée, leur montrer l’existence de cette oeuvre et ce qu’elle représente. C’est un peu du pouvoir de l’art. Les problèmes liés au capitalisme, à la consommation de masse et les civilisations confrontés au post-modernisme sont universels. La condition humaine est universelle ! La Galerie Milk et le Design Store rattaché sont focalisés sur l’illustration, la BD et l’art graphique. Elle est située près du parc Gezi, c’était l’occasion de partager ce RoboCop avec des personnes qui avaient manifesté. J’encourage ceux qui sont sensibles au message de RoboCop : Mort ou vif à s’informer sur la résistance de Gezi. J’ai toujours les planches, je les dessine de manière traditionnelle, sur papier. Si l’opportunité se présente, je serais heureux de les partager avec d’autres personnes à travers le monde. L’art séquentiel est une forme d’art établie, universelle et très complexe et lorsque ces originaux étaient exposés en galerie, sans paroles et sans couleur, ils ont raconté une histoire très différente aux visiteurs. Même si Michael Garland a fait un super travail sur Mort ou vif !

wetta- robocop-mort-ou-vif-korkut-

VOIR LA FICHE « ROBOCOP : MORT OU VIF »